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French 11
L'ombre venant du pont

Ils ressembaient encore à limage de leur couple, sur cette photo prise le jour de leur mariage, dans son cadre dargent posé sur le guéridon du salon. Jeunes et beaux. Nés dans le même quartier, ils fréquentèrent les mêmes écoles, la même église, les même camarades, allèrent aux goûters danniversaires en se donnant la main, car lui plus âgé de trois ans devait prendre soin delle comme dune petite soeur. Leurs mères étaient des amies très proches, de longue date. Elles avaient fait leur entrée dans le monde à dix-huit ans en demoiselles dhonneur au mariage dune amie commune et à cette occasion furent remarquées, courtisées un peu plus tard par deux vieux copains, à deux ans dintervalle; les fiancailles de lune ayant été écourtées pour menace de naissance anticipée, et celles de lautre prolongées pour cause de décès de la mère du fiancé.
En se mariant, ils avaient répondu à un voeu muet mais certain de leurs parents. Lui se prénommait Georges, elle Jocelyne. Les parents et amis les appelaient : lui, Ti-jo, elle, Jojo. Lui, enseignait les mathématiques dans un lycéetechnique de la ville, elle, institutrice de fraîche date, navait pas pu éviter laffectation dans une commune à sept kilomètres de Pointe-à-Pitre. Dix mois après leur union, Jojo avait mis au monde deux filles. Bonheur jumelé inattendu, ruineux pour le budget dun jeune ménage; mais quelle joie dêtre de vrais papa et maman après sêtre essayés dans ce rôle des années plus tôt, lors des baptêmes de poupées de Jojo. Ayant toutes sortes daffinités, Ti-jo et Jojo possédaient les atouts nécessaires pour vivre heureux très longtemps et vieillir ensemble entourés dune nombreuse progéniture.

Cependant, deux ans après le grand jour le plus beau jour de leur vie dont témoignait la photo dans le cadre dargent posé sur le guéridon du salon -, quatorze mois après lheureuse arrivée des jumelles, Henriette et Henrietta, Ti-jo décidait daller marcher un peu le soir après le dîner pendant que Jojo débarbouillait et couchait les filles. Il revenait très vite, donnait un compte rendu détaillé de sa promenade : les gens recontrés, les endroits où il sétait arrêté, etc.

Un mois durant, tout alla pour le mieux sous le ciel dazur étoilé de la chambre à coucher de nos deux amoureux. Puis, Ti-jo rentra de plus en plus tard, donna de moins en moins de détails sur ses sorties nocturnes. Un soir, Jojo lisait, ls peties dormaient. Une idée lui vint, inssistante, perturbant, perturbant sa lecture, lobligeant à relire plusieurs fois la même page. Elle se leva, shabilla et sortit. La terrasse dun des meilleurs glaciers du pays tenait lieu de pint de rencontredes jeunes et moins jeunes de la ville. Ti-jo y allait presque chaque soir en faisant sa promenade, ce nétait quà cinq ou dix minutes du leur appartement de. LAssainissement. Jojo sy rendit, commanda une glace aux fruits de la passion et sinstalla dans un angle où elle pouvait voir sans être vue. Elle neut pas à attendre bien longetemps pour arriver To-jo avec une jeune femme quelle ne conaissait pas. Il installa sa compagne à une table et alla chercher les glaces. Jojo les observa un instant, puis se dirigea vers leur table.

- Salut! Dit-elle dun ton léger.
Ti-jo ébahi, bafouillant, fit les présentations.

- Euh! Euh! Jocelyne, Guylène.

- Eh bien! Quand on présente son épouse, on le précise, mon cher.

- Comment? Tu mas dit que tu étais en instance de divorce, que ta femme habitait en métropole, quici tu vivais chez to soeur

- Sa soeur, cest moi, chère madame, reprit Jojo. Vous débarquez certainement dune terre lointaine; qui vit depuis quelque temps dans notre île sait que bon nombre dhommes mariés, du reste à court dimagination, nhésitent pas à conter ce genre de fable pour faciliter leur conquête. Mais voyez-vous, en ce qui me concerne je naccepte pas cette sorte de couillonnade. Aussi, puisquil vous a annoncé notre séparation, dès ce soir considérez que cest chose faite!

Jojo séloigna rapidement sans laisser à Ti-jo ou à Guylène le tems de dire un mot de plus, bien décidée à punir Ti-jo de sa plaisanterie de mauvais goût. Arivée à la maison, elle ferma la porte en laissant la clé dans la serrure et mit la chaîne de sûreté. Elle allait lui apprendre à samuser aux dépens des femmes.

Un peu plus tard, narrivant pas à ouvrir la porte, Ti-jo voulut sonner. Jojo avait prévu ce geste et coincé la sonnette avec un bout de papier. Frapper, ameuter tout limmeuble ne pouvait quaggraver sa situation, il choisit donc de rester assis sur le palier. Guylène était une fille aux principes désuets, aussi sétait-il présenté de facon à lui donner lespoir de se faire épouser. Il voulait simplement samuser, voir si son charme opérait. Pas un instant, lidée que sa femme puisse avoir le moindre soupcon, ou encore moins quelle le surprenne, navait troublé quiétude.

Il se demandait maintenant ce que Jojo allait faire pour se venger : le tromper? Partier? Il ne pourrait pas supporter cela. Et si les parents sen mêlaient, cen était fini de sa tranquillité pour des années. Les deux mères se jetteraient sur lui en même temps, car pour elles il ne serait jamais un homme, il restait leur petit garcon, et il avait osé faire de la peine à leur petite fille. La solution la plus convenable était dobtenir le pardon de sa femme et que tout rentre dans lordre, de préférence à linsu des parents.
Il alluma la dernière Marlboro du paquet et descendit à la recherche dun bar encour ouvert où il pourrait trouver des cigarettes pour le reste de la nuit. Les rues sétiraient, vidées de toutes vies, à la lueur blafarde des réverbères, que la clarté de la pleine lune rendait inutiles. Il consulta sa montre bracelet, il était trois heures trente. Il se rappela une buvette un peu louche qui restait ouverte toute la nuit, pas très loin de chez lui, de côté du premier pont de lAssainissement. On y jouait aux dominos ou à la belotte. Jojo frémirait dhorreur si elle apprenait quil sétait rendu dans ce lieu mal famé, quartier général des soûlards et drogués, en plein nuit. Lui néprouvait aucune peur, il pensait que son mètre quatre-vingt peu courant impressionnerait les petits délinquants du coin.
Il trouva les cigarettes et reprit lentement le chemin du retour. Rien ne le pressait. Il décida de rentrer en faisant un grand tour pour passer par le boulevard devant la poste. Il prit sur la droite, longeant les baraques du bord du canal. Arrivé au niveau du deuxième pont, le fameux (pont grain de dé) (célèbre à la belle épouque de lusine darboussier), un homme surgit de lombre, vienant du pont, et lui demanda du feu. Il mit sa main droite dans sa poche, sentit en même temps le contact froid du briquet sous ses doigts et celle dne lame qui pénétrait son bas-ventre, remontait jusquau plexus solaire. Le visage de jeunne homme en face de lui ruisselait de sueur, son lisait la peur dans ses yeux. Des larmes vinrent brouiller son regard, ses genoux touchèrent le sol dur, un nuage masqua la clarté de la lune. Il pensa quil devait crier à laide, ouvrit la bouche, nentendit pas sa voix. Il senfoncait dans leau sale dun égout, lodeur était insoutenable, il sentit monter en lui la nausée, sa bouche fut emplie dun liquide saumâtre, il voyait flotter autour de lui toutes sortes dexcréments. Puis il perdit pied, sa tête senfonca dans leau sale et puante. Apès ce passage douloureux, tout alla pour lui bien, très bien

Ce matin-là, Jojo fut un peu dépitée de ne pas trouver Ti-jo derrière la porte comme elle lespérait. Toute sa colère sévapora pour faire place à linquiétude et au remords. Cétait de lenfantillage, ell naurait pas dû le laisser dehors toute la nuit. Elle alla réveiller ses filles pour avoir de la compagnie. Le mercredi elle ne travaillait pas, aussi paressait elle au lit avec les jumelles tandis que Ti-jo sen allait à son lycée dispenser un cours à huit heures. Déjà sept heurs trente, il devrait être là pour se préparer à partir.

La sonnerie de la porte quelle venait de débloquer résonna comme si un doigt était posé dessus auparavant. Elle ouvrit, décidant doublier lincident, trop heureuse de retrouver son mari

Un homme en uniforme se tenait devant elle.

- bonjour, madame. Vous êtes bien madame Carole?

- Oui

- Votre mari a eu un accident cett nuit.

- Accident grave il est

- Voulez-vous venir avec moi?

Elle ne répondit pas. Les jumelles en chemise de nuit se tenaient accrochées à sa jupe, ell ne pouvait pas les emmencer, il fallait quelle téléphone à sa mère pour quelle vienne les garder. Elle composa le numéro sur le cadran. Son regard se posa sur la photo prise le jour de leur mariage dans son cadre dargent posé sur le guéridon du salon. Le sourire de Ti-jo lui parut étrange, elle se sentit soudain très lasse, comme vidée de tout énergie. Elle entendit la voix de sa mère venant de très loin lui dire :

Ne bouge pas! Nous arrivons, papa et moi!